Le premier réflexe serait de chercher dans Camini un modèle. Ce serait une erreur.
Le village calabrais n’est ni Bruxelles, ni Liège, ni Charleroi : un autre contexte, d’autres politiques d’accueil, un autre tissu économique, une autre échelle.
En revanche, il oblige à poser autrement des questions que nos dispositifs d’insertion rencontrent chaque jour. En Belgique francophone, l’accompagnement des primo-arrivants ou des personnes éloignées de l’emploi est souvent organisé par étapes : la langue, la situation administrative, le projet professionnel, la formation, le stage, puis seulement l’emploi. Cette progression protège. Elle évite de jeter trop vite des personnes fragilisées sur le marché du travail. Mais elle produit aussi des parcours longs, segmentés, où l’on passe d’un dispositif à l’autre sans toujours rencontrer un territoire qui vous attend.
Le déplacement Une présence qui compte déjà
À Camini, l’ordre est moins net. La langue, le logement, les démarches, les ateliers, le travail, la vie du village et la présence des visiteurs se superposent. Les personnes ne sont pas seulement accompagnées vers une insertion future : elles sont placées, parfois très vite, dans un environnement où leur présence compte déjà. Elles habitent des maisons qui, sans elles, seraient vides ; leurs enfants remplissent une école ; leur travail contribue à relever des murs et à faire tourner des ateliers. Cela ne règle pas tout. Leur place change alors : elles ne sont plus seulement des bénéficiaires en attente d’intégration ; elles deviennent des acteurs d’un territoire qui cherche lui aussi à survivre.
C’est peut-être là que Camini déplace le plus le regard. Chez nous, l’insertion est souvent pensée comme le problème d’un individu : sa langue, son diplôme, ses freins, sa motivation. Ici, la même question est prise dans une équation plus large : non plus seulement comment une personne trouve sa place dans une société déjà organisée, mais comment un territoire en difficulté se réorganise pour faire place à de nouvelles présences, et ce qu’il reçoit en retour.
La leçon est stimulante pour nos pratiques. Elle rappelle qu’une formation n’est jamais seulement un contenu à transmettre : elle peut s’ancrer dans des lieux, des productions, des besoins réels, des habitants. Et qu’un stage ne vaut pas seulement par le débouché en emploi, mais par ce qu’il produit en rôle, en confiance, en reconnaissance, en appartenance.
Mais la leçon inverse compte tout autant. Camini montre aussi ce que l’insertion ne peut pas résoudre seule. On peut accompagner, former, ouvrir des ateliers, bâtir un récit puissant : si le logement manque, si l’économie locale reste trop faible ou si les financements se retirent, les trajectoires repartent ailleurs.
Les trajectoires Rester, ou poursuivre la route
La réponse de Fatima, l’étudiante en pharmacie rencontrée au premier jour, prenait alors tout son sens. Le projet peut aider une jeune femme à poursuivre ses études, soutenir sa famille et lui offrir une étape décisive. Il ne peut pas garantir que cette réussite reviendra nourrir le village qui l’a rendue possible.
Quelques jours plus tard, Hassan me confie, presque à voix basse, qu’il pense lui aussi quitter Camini. Plus de dix ans après son arrivée, il envisage désormais de poursuivre sa route ailleurs. À l’inverse, Philmon a acheté une maison, développe son activité agricole et construit progressivement sa vie dans le village.
Aucune de ces trajectoires ne contredit le projet. Elles rappellent simplement qu’il poursuit deux ambitions qui ne coïncident pas toujours : offrir aux personnes accueillies les moyens de reconstruire leur vie, et permettre à un village de retrouver la sienne.
Pour beaucoup de bénéficiaires, réussir signifie obtenir des papiers, un diplôme, un emploi, puis partir vers une ville offrant davantage d’opportunités. Pour Camini, réussir signifie aussi voir la vie continuer à revenir dans ses rues. Entre les deux, il n’y a pas forcément contradiction. Mais il existe une tension que le projet ne peut pas résoudre à lui seul.
« Un dispositif social peut devenir un moteur territorial. »
C’est ce qui rend Camini précieux à observer : il ne donne pas une image pure de la réussite, mais une tentative, avec ses effets réels et ses dépendances. Un dispositif social peut devenir un moteur territorial ; un territoire ne peut pas se reconstruire durablement sur le seul dispositif social. Entre les deux, il y a tout le travail que les acteurs de Camini cherchent à inventer : diversifier les ressources, restaurer des maisons, attirer des visiteurs sans devenir un décor, accompagner des personnes sans prétendre les retenir à tout prix.
Vu de Belgique Regarder nos propres séparations
Pour un travailleur social venu de Belgique, c’est peut-être cette tension qui reste le plus. Camini ne dit pas « voilà ce qu’il faut faire ». Il oblige plutôt à regarder autrement nos propres séparations. Pourquoi l’accompagnement social est-il si souvent tenu à l’écart de la production ? Pourquoi demandons-nous autant aux individus de s’adapter, sans interroger la capacité des territoires à les accueillir vraiment ?
Camini n’apporte pas de réponse définitive à ces questions. Il les rend visibles, et c’est déjà beaucoup. Derrière les façades restaurées et les récits de renaissance, il ne faut pas chercher un miracle, mais une expérience fragile et profondément politique : celle d’un village qui a tenté de faire de l’accueil autre chose qu’une charge ou un geste moral. Un levier pour habiter, travailler et reconstruire.
Reste alors la question qui aura traversé tout le séjour, celle que le maire lui-même pose à demi-mot : que restera-t-il si l’argent public se retire, si les places diminuent, si les familles poursuivent leur route ailleurs ?
Peut-être des maisons restaurées. Une école qui aura retrouvé des enfants. Des métiers transmis. Des liens noués entre des personnes qui, sans ce projet, ne se seraient jamais rencontrées. Peut-être aussi un village contraint, une fois encore, de réinventer les conditions de sa survie.
Camini n’est pas la preuve qu’un village peut être sauvé par l’accueil. Il montre quelque chose de plus modeste, mais peut-être de plus fécond : l’accueil peut devenir une force de transformation lorsqu’il cesse d’être pensé à part du territoire qui le porte. Et c’est peut-être cette idée, plus que le village lui-même, qui mérite de traverser les frontières.